Tout d'abord, le choc. Sa violence, sa furie, suivi d'une incroyable sensation de légèreté, comme une sensation de voler. Haut. Très haut. Instantanément, je me suis retrouvé en chute libre, aspiré dans un trou sans fond. Alors, le vide. Noir et angoissant. Des éclats de lumière, comme des échardes de verre, percutaient mes rétines avec plus ou moins de régularité. Devant ces flashs, j'apercevais des ombres, floues et immenses qui m'encerclaient. J'entendais la rage dans leurs voix, la colère dans les cris, la peur dans les hurlements. Les ombres s'affolent, paniquent. J'ai l'impression qu'on a siphonné mon cœur de l'intérieur.
Le noir de nouveau. Me voilà, debout le long d'une voie ferrée. De vieux rails en fer, rouillés, parsemés de vieilles planches de bois, rongées par le temps, la pluie et les insectes. J'ai l'impression que ces rails sont la métaphore de ma vie. Rongée par le temps alors qu'elle semble encore neuve, de loin. Alors que je me relève, je sens ma jambe gauche partir et je m'écroule le long du ballast. Je vais devoir ramper. Les rails commencent à vibrer, de plus en plus fort, de plus en plus vite. Une lumière, au bout d'un tunnel, se rapproche. Toujours plus proche, toujours plus intense. Les rails vibrent de plus en plus fortement. J'entends la fureur d'une locomotive à vapeur. Dans un ultime réflexe, je me roule sur le côté, dans les fourrés. Piqué par des orties, déchiré par des ronces, ça ne fait qu'empirer mon état. Frôlé par le train, je peux sentir l'air se déplacer et tenter de m'emporter avec lui, pour une dernière danse. Le conducteur semble sorti tout droit d'un film d'horreur de série B, avec ses petites lunettes de soleil rondes, ses cheveux longs et ses fringues à franges des années 70. Gravés en lettres de feu, sur chaque wagon, deux mots. "Crazy train". C'est en me dépassant que le conducteur se met à hurler "All aboard" et part dans un rire de dément.
Pendant quinze secondes, j'ai eu envie de suivre ce train, cette lumière dans la pénombre. Cependant, très vite, j'ai un pressentiment, comme si ce train allait en enfer. J'ai donc choisi la direction opposée, à savoir le tunnel duquel il a déboulé. Une nouvelle lumière est apparue. Cependant, elle était plus froide, plus distante. Comme... comme morte. Mais d'une blancheur pure. J'avançais lentement, hors des rails, ma jambe traînant toujours, piteusement. J'avais l'impression d'être sous acide. Parfois, mon corps pesait une tonne, lourd comme un train de fret. Parfois je m'allégeais et devenais aussi léger qu'un avion, plus souvent je me sentais comme un astronaute à la recherche de repères. La nuit s'abat alors sur la vallée comme une voiture s'écrase contre un mur de crash-test. Une nuit sombre et poisseuse, épaisse. Ça commence à s'agiter dans les fourrés. Parfois, je vois en sortir des ombres immenses, squelettiques. Inhumaines. Tétanisé, transi de froid, j'ai peur, je tremble. Pourquoi moi ?
Pendant combien de temps ai-je erré ? Combien de temps ai-je titubé le long des rails ? Je n'en ai pas la moindre idée, et, cependant, plus je titubais, plus la lumière se rapprochait de moi. J'avais l'impression qu'elle me portait, qu'elle me faisait planer jusqu'à elle. Cependant, comme dans une attraction étrange, plus je m'approchais, plus la lumière s'éloignait. Sans prévenir, elle m'est tombée dessus, avec fracas, comme un train qui ne voit que trop tard la voiture, coincée sur les rails. Malgré sa clarté, la lumière du tunnel était cernée de gris. Comme un cadavre. Le centre, si blanc, semblait s'effondrer sous le poids du pourtour pourrissant. L'instant d'un frisson, j'ai eu l'étrange sensation que la lumière, que ce tunnel étaient des portes vers quelque chose de définitivement calme, quelque chose qui m'empêcherait définitivement d'avoir peur. Autant dire qu'à cet instant, j'étais prêt à signer des deux mains.
De manière totalement soudaine, la lumière s'est mise à hurler, à crisser, à grincer. Ces bruits cognaient dans mes tympans, hurlaient dans mon cerveau, faisaient le tour de ma boîte crânienne et ressortaient en l'explosant en millions de petits éclats. Geste irrationnel pour un athée, j'ai commencé à prier. Que tout s'arrête. Pour de bon. Une décharge électrique me traverse alors le corps, de part en part. Centrée sur la poitrine. Je sens mon cœur qui, à son tour, explose en fragments de poussière. Une deuxième. Une troisième. Mon cœur reprenait ses esprits. La lumière s'était éloignée. Les décharges, soudainement arrêtées, ont permis à la lumière de se rapprocher. Je pouvais maintenant sentir le froid s'échapper de chacune des interstices du pourtour de la porte. Je pouvais sentir l'humidité suinter des pores de cette porte. Deux nouvelles décharges. La lumière s'était évaporée. Définitivement.
A demi conscient, j'ai ouvert un œil. Une lumière puissante m'aveuglait toujours, mais elle n'était pas de la même nature. Cette lumière là n'était pas naturelle. La chaleur qu'elle dégageait n'était pas assez homogène. J'étais allongé sur une voie ferrée, la colonne vertébrale fracturée par un rail. La voiture enroulée autour de la locomotive, ma cigarette fumant encore sur les gravats jonchant la voie. Ça s'agitait encore autour de moi, les secours hurlant des ordres. Un médecin m'a regardé et a lancé "Son état est stabilisé, mais il est encore critique".
Ce que j'ai vu là-bas ? J'ai vu la mort et le désespoir. De près, de trop près peut-être, parce que ma seule envie est d'y retourner. Pour être bien. Pour toujours. Ce que j'ai vu là-bas ? La terreur et la peur. Le malaise et l'angoisse. Ce que j'ai vu là-bas, personne ne le croira.
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